Épluchures, restes de repas, fruits invendus des marchés, résidus de jardin : en Afrique subsaharienne, ces déchets organiques représentent la plus grande part des ordures produites chaque jour. Mélangés au reste des déchets puis abandonnés en décharge à ciel ouvert, ils deviennent une source majeure de gaz à effet de serre, de pollution des sols et de l’eau, et de risques sanitaires. Pourtant, ce sont aussi les déchets les plus faciles à valoriser.
L’essentiel en bref
- En 2016, l’Afrique subsaharienne a produit environ 174 millions de tonnes de déchets ménagers, et ce volume devrait presque tripler d’ici 2050 (Banque mondiale).
- Près de 40 % de ces déchets sont des déchets alimentaires et verts, et 69 % finissent dans des dépôts à ciel ouvert.
- En se décomposant sans oxygène, les biodéchets produisent du méthane, un gaz près de 27 fois plus réchauffant que le CO₂ sur 100 ans.
- Lixiviats, incendies, odeurs et vecteurs de maladies touchent d’abord les quartiers riverains et les récupérateurs.
- Le tri à la source, le compostage et la méthanisation permettent de transformer ce problème en engrais et en énergie.
Les biodéchets, première fraction des ordures en Afrique
Le terme biodéchets désigne les déchets organiques biodégradables : déchets alimentaires des ménages, de la restauration et des marchés, résidus verts (tontes, feuilles, branchages), certains résidus agro-industriels. Selon le rapport What a Waste 2.0 de la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne a généré environ 174 millions de tonnes de déchets solides municipaux en 2016, soit en moyenne 0,46 kg par habitant et par jour. Environ 40 % de ce total est constitué de déchets alimentaires et verts, ce qui en fait la première catégorie de déchets de la région.
La dynamique est préoccupante : sous l’effet de la croissance urbaine et démographique, la Banque mondiale prévoit que la production de déchets de la région va presque tripler d’ici 2050. À l’échelle mondiale, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) estime que les déchets municipaux, de 2,1 milliards de tonnes en 2023, pourraient atteindre 3,8 milliards de tonnes en 2050 sans changement de trajectoire.
Une collecte encore partielle
Toujours selon la Banque mondiale, seuls 44 % environ des déchets d’Afrique subsaharienne sont collectés, et 69 % sont éliminés dans des dépôts à ciel ouvert, souvent brûlés. À peine 7 % sont recyclés ou compostés. Les biodéchets, lourds et humides, se retrouvent donc massivement mélangés aux plastiques, aux métaux et aux déchets dangereux, ce qui rend leur valorisation ultérieure difficile.
Le méthane : un impact climatique sous-estimé
Dans une décharge, les déchets organiques sont rapidement recouverts par de nouvelles couches d’ordures. Privés d’oxygène, ils sont dégradés par des micro-organismes anaérobies qui produisent un biogaz riche en méthane (CH₄). Ce phénomène, qui peut durer des années après le dépôt, transforme chaque décharge en émetteur diffus et continu.
Le méthane est un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone à court terme. Le sixième rapport du GIEC retient un potentiel de réchauffement global sur 100 ans de 27 pour le méthane d’origine biologique : une tonne de méthane réchauffe donc autant le climat qu’environ 27 tonnes de CO₂ sur un siècle, et bien davantage sur 20 ans.
L’Évaluation mondiale du méthane publiée par le PNUE et la Coalition pour le climat et l’air pur (CCAC) indique que le secteur des déchets (décharges et eaux usées) représente environ 20 % des émissions humaines de méthane. La Banque mondiale estimait déjà qu’en 2016, le traitement et l’élimination des déchets avaient généré environ 1,6 milliard de tonnes équivalent CO₂, soit près de 5 % des émissions mondiales.
Bon à savoir : en Afrique, l’observatoire Climate Chance estime que le secteur des déchets représentait environ 8 % des émissions totales de gaz à effet de serre du continent en 2021, et que ces émissions sont constituées à 95 % de méthane. Réduire la mise en décharge des biodéchets est donc l’un des leviers climatiques les plus rapides et les moins coûteux.
Lixiviats : une menace pour les nappes et les sols
L’eau de pluie qui traverse les déchets, ajoutée à l’humidité propre des biodéchets, forme un liquide très chargé appelé lixiviat ou « jus de décharge ». Il contient de la matière organique en forte concentration, de l’azote ammoniacal, des sels, des micro-organismes pathogènes et, lorsque les déchets sont mélangés, des métaux lourds et des résidus chimiques issus de piles, d’emballages ou de produits ménagers.
Dans une décharge non aménagée, sans couche imperméable ni drainage, ces lixiviats s’infiltrent dans le sol et peuvent atteindre les nappes phréatiques. Le risque est particulièrement élevé dans les zones à nappe peu profonde et à sols sableux, comme certaines zones des Niayes au Sénégal, où les eaux souterraines alimentent aussi le maraîchage. Les lixiviats ruissellent également vers les eaux de surface lors des fortes pluies d’hivernage.
Incendies, fumées et odeurs
La fermentation des biodéchets produit de la chaleur et des gaz inflammables. Associée à la pratique fréquente du brûlage pour réduire les volumes, elle favorise les feux de décharge, parfois persistants. Ces combustions incomplètes émettent des particules fines, du monoxyde de carbone et des composés toxiques comme les dioxines lorsque des plastiques brûlent avec les déchets organiques.
Les odeurs, liées notamment aux composés soufrés et ammoniacaux, dégradent fortement la qualité de vie des quartiers riverains et la valeur foncière des terrains voisins.
Des risques sanitaires et sociaux concrets
Les tas de déchets organiques attirent mouches, rongeurs, chiens errants et oiseaux, qui sont autant de vecteurs de maladies (diarrhées, leptospirose, infections cutanées). Les eaux stagnantes favorisent la prolifération des moustiques. Les premières personnes exposées sont les récupérateurs, qui travaillent souvent sans équipement de protection, et les familles qui vivent à proximité des sites.
L’exemple de Mbeubeuss
Au Sénégal, la décharge de Mbeubeuss, ouverte en 1968 dans la commune de Malika, à environ 25 km du centre de Dakar, s’étend sur plus d’une centaine d’hectares. Elle a longtemps reçu, selon les estimations disponibles, entre 1 000 et 2 000 tonnes de déchets par jour, et des milliers de récupérateurs y travaillent. Le site concentre l’ensemble des impacts décrits plus haut. Sa réhabilitation, engagée dans le cadre du Programme de promotion de la gestion intégrée et de l’économie des déchets solides (PROMOGED), illustre l’ampleur des investissements nécessaires une fois qu’une décharge s’est installée.
Un gaspillage de ressources
Au-delà des nuisances, enfouir ou brûler les biodéchets revient à détruire une ressource. La matière organique, l’azote, le phosphore et le potassium qu’ils contiennent sont précisément ce qui manque aux sols sahéliens, souvent pauvres en humus. L’énergie qu’ils renferment pourrait remplacer une partie du bois de chauffe, du charbon ou du gaz butane.
| Ce que provoquent les biodéchets en décharge | Ce qu’ils peuvent devenir une fois valorisés |
|---|---|
| Méthane émis sans contrôle | Biogaz utilisé pour la cuisson, la chaleur ou l’électricité |
| Lixiviats qui polluent les nappes | Compost qui retient l’eau dans les sols |
| Feux, fumées et odeurs | Digestat et compost utilisés comme fertilisants |
| Vecteurs de maladies | Emplois locaux dans la collecte, le compostage et la vente |
Quelles solutions pour les villes et les entreprises ?
1. Trier à la source
Rien n’est possible sans séparation des biodéchets au plus près de leur production : marchés, cantines, hôtels, restaurants, agro-industries, puis ménages. Un flux organique « propre », sans plastique ni verre, est la condition d’un compost de qualité ou d’une méthanisation efficace. Le nouveau Code de l’environnement du Sénégal (loi n° 2023-15 du 2 août 2023) renforce le cadre de la gestion des déchets et la responsabilité des producteurs.
2. Composter
Le compostage est une dégradation contrôlée, en présence d’oxygène, qui transforme les biodéchets en amendement organique stable. Il est adapté aux petites et moyennes quantités et se met en place rapidement. Nous le détaillons dans notre guide Le compostage : comment transformer les déchets organiques en fertilisant naturel ?.
3. Méthaniser
La méthanisation produit à la fois une énergie renouvelable, le biogaz, et un fertilisant, le digestat. Elle convient aux gisements humides et réguliers, comme les déchets de cuisine, les boues ou les effluents d’élevage. Voir La méthanisation : comment produire du biogaz à partir des déchets organiques ?.
4. Aménager et réhabiliter les sites existants
Pour les décharges en activité, des mesures de réduction des risques s’imposent : couverture régulière des déchets, drainage et traitement des lixiviats, captage du biogaz, lutte contre les incendies et accompagnement social des récupérateurs.
À retenir
- Les biodéchets représentent environ 40 % des déchets d’Afrique subsaharienne : c’est le premier gisement à traiter.
- En décharge, ils génèrent du méthane, des lixiviats, des feux et des risques sanitaires.
- Le tri à la source est la condition de toute valorisation de qualité.
- Compostage et méthanisation transforment ce problème en engrais, en énergie et en emplois locaux.
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Références
- Kaza, S. et al. (2018). What a Waste 2.0: A Global Snapshot of Solid Waste Management to 2050. Banque mondiale.
- PNUE (2024). Global Waste Management Outlook 2024. Programme des Nations unies pour l’environnement.
- PNUE et CCAC (2021). Global Methane Assessment: Benefits and Costs of Mitigating Methane Emissions.
- GIEC (2021). Sixième rapport d’évaluation, Groupe de travail I, valeurs de PRG reprises par le GHG Protocol (2024).
- Climate Chance. En Afrique, les émissions du secteur des déchets augmentent.
- République du Sénégal. Loi n° 2023-15 du 2 août 2023 portant Code de l’environnement.
- Wikipedia, d’après IDRC (2011) et Afrik21 (2020). Mbeubeuss Landfill.
- Le Soleil (2026). Réhabilitation de la décharge de Mbeubeuss : le PROMOGED déploie son dispositif d’accompagnement.
