L’économie circulaire en Afrique : transformer les déchets en opportunités économiques

En Afrique, l’économie circulaire n’est pas une idée importée. Réparer un téléphone, recharger une bouteille de gaz, transformer des pneus en sandales ou revendre des sacs de ciment vides sont des pratiques anciennes, portées par des milliers de petits métiers. Le défi est aujourd’hui de passer de cette circularité de nécessité, souvent informelle et précaire, à de véritables filières structurées, sûres et créatrices de valeur. Avec des volumes de déchets en forte croissance, c’est aussi une opportunité économique de premier plan.

L’essentiel en bref

  • L’économie circulaire vise à garder les produits et les matières en usage le plus longtemps possible, et à régénérer les ressources naturelles.
  • La Banque mondiale prévoit que les déchets d’Afrique subsaharienne vont presque tripler d’ici 2050, alors que moins d’un dixième est aujourd’hui recyclé ou composté.
  • Le réemploi et la réparation créent beaucoup plus d’emplois par tonne que la mise en décharge.
  • L’Alliance africaine pour l’économie circulaire (ACEA), lancée en 2017, mobilise les gouvernements du continent.
  • Compost, plastiques recyclés, combustibles alternatifs et matériaux de construction sont des filières à fort potentiel au Sénégal.

De l’économie linéaire à l’économie circulaire

Le modèle dominant est linéaire : on extrait des ressources, on fabrique, on consomme, puis on jette. L’économie circulaire cherche à boucler ces flux, selon trois principes largement repris depuis les travaux de la Fondation Ellen MacArthur :

  1. éliminer les déchets et la pollution dès la conception des produits et des services ;
  2. faire circuler les produits et les matières à leur valeur la plus élevée, par l’entretien, le réemploi, la réparation, le reconditionnement puis le recyclage ;
  3. régénérer les systèmes naturels, par exemple en retournant la matière organique aux sols sous forme de compost.

Elle ne se limite donc pas au recyclage, qui n’arrive qu’après la réduction, le réemploi et la réparation dans la hiérarchie des solutions.

Pourquoi l’Afrique a une carte à jouer

Un gisement de déchets en forte croissance

Selon la Banque mondiale (What a Waste 2.0), l’Afrique subsaharienne a produit environ 174 millions de tonnes de déchets municipaux en 2016, un volume qui devrait presque tripler d’ici 2050. Or seulement 7 % environ sont recyclés ou compostés, tandis que près de 70 % finissent dans des dépôts à ciel ouvert. Chaque tonne qui échappe à la décharge peut devenir une matière première secondaire.

Une jeunesse nombreuse en quête d’emplois

Le continent compte environ 200 millions de jeunes de 15 à 24 ans, un nombre qui devrait doubler d’ici 2045 selon le Fonds des Nations unies pour la population, cité par le Forum économique mondial. Or les activités circulaires sont intensives en main-d’œuvre. L’Agence américaine de protection de l’environnement (US EPA) estime qu’une même quantité de 10 000 tonnes de produits usagés crée environ 6 emplois en décharge, 36 dans le recyclage et jusqu’à 296 dans le réemploi et la réparation.

Un savoir-faire de terrain existant

Récupérateurs, ferrailleurs, réparateurs, artisans de la transformation : l’Afrique de l’Ouest dispose déjà d’un tissu dense d’acteurs. Leur intégration dans des filières formelles, avec des conditions de travail sûres et des revenus réguliers, est un enjeu social autant qu’économique.

À l’échelle mondiale : l’Organisation internationale du travail (OIT) estime que la transition vers une économie circulaire, à travers le recyclage, la réparation, la location et le reconditionnement, pourrait créer environ 6 millions d’emplois dans le monde d’ici 2030 (Emploi et questions sociales dans le monde 2018 : une économie verte et créatrice d’emplois).

Des filières concrètes à développer au Sénégal

Flux de déchetsValorisation possibleDébouchés
Biodéchets (marchés, restauration, agro-industrie)Compost, biogaz, larves d’insectes pour l’alimentation animaleMaraîchage, pépinières, énergie de cuisson, aviculture
Plastiques (PET, PEHD, PP)Tri, broyage, lavage, granulationIndustrie de la plasturgie, mobilier, matériaux de construction
Ferrailles et métauxCollecte et refonteSidérurgie, fonderies, artisanat
Pneus usagésRéemploi, découpe, valorisation énergétique encadréeArtisanat, combustibles alternatifs en cimenterie
Résidus agricoles (coques, tiges, sons)Biochar, briquettes, compostÉnergie domestique, amendement des sols
Déchets d’équipements électriques et électroniquesRéparation, démantèlement, récupération des métauxReconditionnement, filières de recyclage spécialisées
Tableau 1 – Exemples de filières circulaires adaptées au contexte sénégalais.

Le compost et les biofertilisants

Selon la Banque mondiale, environ 40 % des déchets municipaux d’Afrique subsaharienne sont des déchets alimentaires et verts. Transformés en compost, ils répondent à un besoin agricole réel : améliorer des sols pauvres en matière organique. C’est une filière accessible aux petites entreprises, aux groupements de femmes et aux collectivités (voir notre guide Le compostage).

Le recyclage des plastiques

La loi n° 2020-04 relative aux produits plastiques a renforcé le cadre sénégalais, avec l’interdiction de nombreux plastiques à usage unique et la promotion de la consigne et de la responsabilité élargie du producteur. Elle ouvre la voie à des filières de collecte et de transformation (lire La pollution plastique au Sénégal).

Les combustibles alternatifs et les matériaux secondaires

Les cimenteries peuvent substituer une partie des combustibles fossiles par des déchets préparés (pneus, biomasse, déchets non recyclables), sous réserve de contrôles stricts des émissions. Les stériles miniers, les mâchefers ou certains plastiques peuvent aussi devenir des matériaux de construction, à condition que leurs performances et leur innocuité soient démontrées.

Une dynamique continentale

L’Alliance africaine pour l’économie circulaire (ACEA) a été imaginée en 2016 lors du Forum économique mondial sur l’Afrique avec le gouvernement rwandais, puis lancée en 2017 avec le Nigeria et l’Afrique du Sud comme coprésidents. Elle rassemble des pays membres, soutient la recherche sur les politiques publiques et finance des projets circulaires, avec l’appui de partenaires comme la Banque africaine de développement, le PNUE et le Fonds pour l’environnement mondial.

Les conditions de la réussite

  1. Le tri à la source, sans lequel aucune matière recyclée ne peut atteindre la qualité attendue par l’industrie.
  2. Un cadre réglementaire appliqué, notamment la responsabilité élargie des producteurs, qui fait contribuer les metteurs sur le marché au financement de la fin de vie de leurs produits.
  3. Des débouchés industriels : sans acheteurs pour les matières secondaires, la collecte s’arrête.
  4. L’accès au financement pour les petites entreprises vertes, souvent trop petites pour les banques et trop grandes pour la microfinance.
  5. La formation des entrepreneurs, des techniciens et des agents des collectivités.
  6. L’inclusion des acteurs informels, qui détiennent un savoir-faire précieux.

À retenir

  • L’économie circulaire va bien au-delà du recyclage : réduction, réemploi et réparation créent le plus de valeur et d’emplois.
  • L’Afrique dispose d’un gisement de déchets croissant, d’une jeunesse nombreuse et d’un savoir-faire de terrain.
  • Compost, plastiques, métaux, pneus et résidus agricoles offrent des filières concrètes au Sénégal.
  • Tri à la source, réglementation appliquée, débouchés, financement et formation sont les conditions du changement d’échelle.

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Références

  1. Kaza, S. et al. (2018). What a Waste 2.0. Banque mondiale. Chiffres régionaux repris par Gabonreview (2018).
  2. Forum économique mondial. The African Circular Economy Alliance – impact story.
  3. Organisation internationale du travail (2018). World Employment and Social Outlook 2018: Greening with jobs.
  4. Fondation Ellen MacArthur. Qu’est-ce que l’économie circulaire ?
  5. Greenpeace Afrique (2020). Interdiction des sachets plastiques au Sénégal : une loi à l’épreuve de ses limites.

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